La Chapelle Le Corbusier, genèse du projet (§2, 1ère partie)
MAJ le 29 juin 2025
Après vous avoir fait découvrir l’histoire de la colline de Bourlémont et de sa chapelle, depuis son origine à sa destruction partielle lors de la 2e Guerre Mondiale, lors du 1er chapitre, je vous propose, pour ce 2e chapitre, d’entrer dans l’histoire de la Chapelle de Le Corbusier.
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Carte postale Maquette réalisée en plâtre (vue côté autel)
L’idée étant de présenter ce sanctuaire à travers des hommes qui ont consacré leur énergie à l’édifier, dans un environnement assez conservateur voir passéiste…
NA : En fin de texte, un lien permet d’accéder aux autres articles, via le Sommaire.
Comme ce sujet est riche en information, j’ai découpé l’article d’origine en plusieurs parties, au sein de ce 2e chapitre, intitulé tout simplement La Chapelle Le Corbusier.
Partons à la découverte de ces intervenants…
1ère partie du 2e chapitre
1949, la genèse du projet de la Chapelle de Le Corbusier
Si la chapelle avait reçu une réparation sommaire, pour la protéger des intempéries, le temps était venu où il fallait prévoir sa restauration voir peut-être en reconstruire une nouvelle…
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Photo de la chapelle après les réparations
(coll. Les Amis du Musée de la Mine de Ronchamp)
Pour mener le projet à bien, l’abbé Henri Besançon et les propriétaires* du bâtiment et des terrains avaient d’une part accepté de déléguer à la Commission Diocésaine d’Art Sacré (CDAS) de Besançon ses prérogatives et d’autre part créé une Société Civile Immobilière le 26 septembre 1949 à Lure par devant Maître Carraud, notaire à Vesoul. Elle est chargée de recueillir les fonds provenant des dommages de guerre, suite à la loi du 28 octobre 1946 qui prévoit la réparation des dommages, et d’effectuer les emprunts nécessaires. L’abbé est nommé président, Alfred Canet comme secrétaire et les propriétaires en sont les membres.
*Les propriétaires, une vingtaine, sont les descendants des familles de Ronchamp qui avaient acheté la chapelle et les terrains de la colline en 1799.
Carte postale du village de Ronchamp (coll. JM)
Il faut dire qu’au sein de la CDAS créé en 1945, deux de ses membres étaient implicitement impliqués par la destiné de ce lieu. François Mathey, (5) nommé récemmentinspecteur des Monuments historiques, était un enfant du pays. Un autre haut-saônois, l’abbé Lucien Ledeur (6) était né lui à quelques kilomètres, à Plancher-les-Mines. Il avait dit sa première messe à la chapelle.
C’est le même François Mathey qui avait convaincu le comité ronchampois de prendre appui sur la commission pour le choix de l’architecte et du projet.
François Mathey
Né le 17 août 1917 à Ronchamp, François Mathey, 3e enfant de Paul médecin de la mine et de Georgette Baignier, titulaire d’un diplôme de professeur de dessin à Paris qu’elle ne put exercer suite à son mariage.
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François Mathey (photo livre Le Corbusier Ronchamp MA Crippa)
Après l’école communale dans sa ville, il poursuit ses études au Lycée de Belfort. Il y obtint le 1er prix de Concours général de dessin en 1936, lui ouvrant les portes du Lycée Louis Legrand à Paris
Carte postale Lycée de Belfort (coll. JM)
Mais qu’il quitta pour entrer à l’École du Louvre afin de suivre les cours de l’École des Hautes Études dont ceux de l’archéologue André Parrot né à Dessandans (Doubs), spécialiste du Proche-Orient ancien.
Mais la déclaration de la guerre en 1939, bouleversa les projets et cette période où les armes ont malheureusement données, lui firent changer de trajectoire à sa démobilisation ! Il devint inspecteur des Monuments historiques pour assurer les ressources pour son ménage. Il s’est marié en 1942, avec Suzanne Poulleau, la fille du directeur des Houillères.
Tout en parcourant la partie de la France concernée par ses attributions, il va publier des articles dans les revues du Cerf et de l’Art Sacré, dès 1945. Il intégra le CDAS (Commission Diocésaine d’Art Sacré) de Besançon, en 1943, jusqu’en 1953.
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François Mathey (photo livre Le Corbusier Ronchamp MA Crippa)
Comme son ami Lucien Ledeur, il fut un pro défenseur de la sauvegarde du patrimoine, de sa restauration et d’y apporter un vent nouveau par l’apport d’artistes à la créativité artistique, d’où son implication au projet de la nouvelle Chapelle de Notre-Dame, d’autant plus qu’elle concernait sa ville natale.
En 1953, il fut nommé conservateur en chef du musée des Arts décoratifs de Paris où il va s’employa à mettre en avant, les peintres contemporains et les métiers d’art lors de centaines d’expositions.
Sa dernière visite à Notre-Dame du Haut sera pour son enterrement célébré, par le chapelain René Bolle-Reddat, suite à son décès le 3 janvier 1993.
Lucien Ledeur
Né le 5 mai 1911 à Plancher-les-Mines (Haute-Saône), il rejoint Ronchamp où Lucien Ledeur effectua le début de sa scolarité, avant de rejoindre le séminaire La Maîtrise de Besançon en 1922.
Mais souffrant de la tuberculose, il dut revenir chez lui, pour être soigné par le médecin de Ronchamp, Paul Mathey, père de François Mathey.
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Lucien Ledeur (Collection Les Maîtrisiens Besançon)
Il reprit ses études mais au séminaire Saint-Colomban à Luxeuil où il rejoignit son frère Étienne pour obtenir sa maîtrise, en 1928. Il poursuit ses études aux grands séminaires de Faverney et de Besançon mais sa maladie le pénalise dans son déroulement. Toutefois, il fut ordonné prêtre le 12 juillet 1937 et devint aumônier au Préventorium des Salins de Bregille de Besançon.
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Carte postale du préventorium de Bregille (coll. privée)
En 1940, il entra à l’Institut Catholique de Paris pour suivre des études de philosophie complétées à la Sorbonne. Il rejoignit en 1942, le petit séminaire de la Maîtrise à Besançon où il fut nommé comme Supérieur; qu’il dirigea jusqu’en 1968.
Carte postale L’ancien lieu du Petit séminaire à Besançon (coll. privée)
Parallèlement, étant passionné par l’art sacré et sa protection, il s’engagea auprès du chanoine Joseph Quinnez, le spécialiste du diocèse. En 1943, il lui succéda comme secrétaire à la Commission Diocésaine d’Art Sacré où il va œuvra pour conserver et restaurer le patrimoine, mais aussi pour participer au renouveau de l’architecture religieuse. Il fut à l’initiative du choix d’artistes et d’architectes talentueux pour de nombreux projets dont celui de Notre-Dame du Haut où il fut un des acteurs principaux.
Il assurera aussi plusieurs fonctions telles que Conservateur des Antiquités et Objets d’Art pour le Doubs, membre de la Commission Nationale Liturgique, membre de la Commission Supérieurs des Monuments Historiques, pour l’épiscopat français…
Lors d’une tournée de travail avec le père Marcel Ferry, il trouva la mort dans un accident de la route à Charcennes (Haute-Saône), le 21 juin 1973.
Choix du projet
Comme envisagé dans un premier temps, les projets soumis aux donneurs d’ordre vont tous dans le sens de la reconstruction de la chapelle dont celui proposé par l’architecte de Lure, M. Bedou. Aucun n’a les faveurs de la CDAS, ils sont tous rejetés !
François Mathey demande à l’architecte des palais nationaux, Jean-Charles Moreux un projet. Sa proposition malgré un coût réduit fut, elle aussi refusée par l’archevêque de la cité comtoise, Mgr Maurice-Louis Dubourg. Il voulait un projet rompant avec le passé, il aspirait à une église contemporaine ! Il est en phase avec les orientations développées par la revue Art Sacré codirigée par les pères dominicains Marie-Alain Couturier et Pie-Raymond Régamey, prônant la modernisation et la qualité artistique.
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Revue L’art Sacré sur Ronchamp Notre-Dame du Haut (Sept-oct. 1955)
L’archevêque avec d’autres membres de la Commission Diocésaine d’Art Sacré dont l’architecte René Tournier, avait la volonté d’apporter un souffle de modernité dans les lieux de culte. L’opportunité de ce projet, donnait l’occasion à la commission en s’orientant vers la construction d’une nouvelle chapelle, de s’affranchir de l’existant pour participer au nouveau courant de modernisme qui prenait pied après ces années de conflit. Une église ne doit pas obligatoirement être austère, elle peut être belle !
Elle consulta les artistes de l’époque tels les peintres Jean Bazaine, Jean Le Moal, Fernand Léger, Alfred Manessier, Jean Olin…
Mgr Maurice Dubourg
Le prélat est né à Besançon le 8 août 1878, ville où il va effectua toute sa scolarité, à l’Institution Sainte-Marie (futur Collège Saint-Jean) avec l’obtention de son bac de philosophie. Après son droit effectué à la faculté, il rejoignit Paris, pour être avocat.
En 1906, fidèle à son idéologie, il entre au Séminaire de Saint-Sulpice pour devenir prêtre; il est ordonné le 3 juillet 1909. Il est nommé vicaire à Vesoul. Mobilisé au 170ème régiment d’infanterie lors du 1er conflit mondial, il sert comme aumônier militaire et même brancardier. Il reçu la Croix de guerre et cinq citations.
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Mgr Maurice Dubourg (coll. Les Maîtrisiens Besançon)
Après un retour à Vesoul, il revint dans sa ville natale à la Direction des Œuvres de l’archidiocèse, en 1919 où le chanoine s’employa à réorganiser, susciter les vocations, créer des journaux…
Il dut à nouveau quitter Besançon pour rejoindre Marseille où il fut consacré évêque, le 25 février 1929. Il y resta jusqu’en 1936 et participa au couronnement de la statue de Notre-Dame-de-la-Garde en juin 1931 par le cardinal Louis Maurin délégué par le Pape Pie XI.
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Carte postale Marseille La statue (coll. privée)
Il rejoignit à nouveau Besançon en tant qu’archevêque intronisé, le 18 février 1937. A nouveau, il dynamisa le diocèse dont la reconstruction de la Maîtrise, la création d’une chapelle au camp du Valdahon, l’ouverture d’un centre de catéchisme, la mise en chantier du Collège Saint-Joseph…
Pendant le conflit de la 2e Guerre Mondiale, il ne se démarqua pas du gouvernement, acceptant la situation de l’occupation, ne voulant pas attiser les tensions. En 1944, l’archevêque s’était engagé de faire construire une statue monumentale dédiée à la Vierge si la ville n’était pas détruite. Sur le site du fort des Buis, une crypte surmontée d’une statue fut édifiée et inauguré le 9 septembre 1949.
Carte postale Crypte avec la Vierge (coll.privée)
Dès 1943, il réactiva avec l’aide de François Mathey, la Commission diocésaine d’art sacré. Aimant les grandes manifestations, plusieurs occasions après la libération vont permettre l’organisation de réunir les paroissiens.
Avec le temps de la reconstruction, la nécessité de restaurer les édifices religieux va permettre de confier les travaux à de grands artistes avant-gardistes. Mais aussi lors de la construction de nouveaux quartiers qui fut l’occasion de fonder de nouvelles paroisses, avec leur église moderne dans le diocèse.
Mgr Maurice Dubourg décéda le 31 janvier 1954. Son enterrement se déroula en la cathédrale Sainte-Madeleine, devant une forte assemblée civile et religieuse dont les cardinaux Maurice Feltin et Pierre-Marie Gerlier, avant d’aller reposer à Notre-Dame de la Libération.
Le choix de l'architecte
Ce fut lors d’une réunion en mars 1950, que le nom de Le Corbusier fut mis sur la table. Quand François Mathey contacta l’architecte, par l’entremise de Maurice Jardot, il se fit éconduire car il ne voulant pas "travailler avec une institution morte" !
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Photo Le Corbusier
Ne pouvant se satisfaire de ce refus, avec Lucien Ledeur, ils prirent leur bâton de pèlerin pour convaincre l’architecte et le faire changer d’avis.
Le Corbusier est par ailleurs, fortement occupé par plusieurs projets en cours, dont la construction de sa Cité radieuse à Marseille.
Carte postale de la Cité Radieuse à Marseille (coll. privée)
D’autres contributeurs vont tenter d’infléchir la position de l’architecte.
Un troisième homme fit pencher la balance et parvint à le convaincre de réviser sa position, il s’agit de Maurice Jardot qui en mai 1950, convia son grand ami, Le Corbusier, à venir sur la colline de Bourlémont.
Photo Maurice Jardot
Pour l’architecte, ce lieu complètement dégagé et chargé d’histoire va le subjuguer. De plus, de cette colline, il voit presque son pays, la Suisse ! Il prend quelques notes et fit quelques croquis… Cette énième intervention porta ses fruits, elle avait convaincu finalement Le Corbusier.
Il accepta ce chalenge, une première pour lui car à ce jour, il n’avait aucune réalisation religieuse, à son actif.
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Carte postale Le Corbusier (coll. privée)
NA : Plusieurs versions existent sur le déroulement exact des faits entre le choix de l’architecte Le Corbusier et son accord.
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Couverture du livre Le Corbusier Ronchamp (doc. Biblio Deubel)
NA : Je conseille de lire ce très beau livre de Maria Antonietta Cripa, fort bien documenté, "Le Corbusier Ronchamp", édité en 2014.
Le projet de Le Corbusier prend forme
En fin d’année 1950, une maquette en plâtre, réalisée par son collaborateur André Maisonnier, put être présentée aux commanditaires dans l’atelier de l’architecte au 35 de la rue de Sèvres à Paris. Les visiteurs qui découvrirent la maquette, tout en étant subjugués, furent pour le moins dubitatifs ! Mais la visite de l’archevêque, Mgr Maurice Dubourg, en novembre à l’atelier, valida le projet.
Carte postale Maquette réalisée en plâtre (vue côté autel)
En réalité plusieurs maquettes furent réalisées, une première aurait été réalisée en plastiline (un composé de cire et d’huile) par Le Corbusier lui-même, devançant celle fabriquée en plâtre, par André Maisonnier qui serait conservée par le Musée Beaubourg. Une troisième fut élaborée avec du fil de fer et du papier permettant d’avoir une meilleur vision des volumes.
La maquette réalisée en fil de fer et papier (coll. privée)
D’autres maquettes furent réalisées dont celle visible à la Porterie de La Chapelle, effectuée en 1953 (information de JF Mathey).
Carte postale Maquette réalisée en plâtre (vue côté Est)
Le 20 janvier 1951, une présentation officielle documentée mais sans maquette et sans la présence de Le Corbusier, fut effectuée par Pierre Couturier devant la Commission Diocésaine d’Art Sacré à Besançon et des représentants de la SCI (Société Civile Immobilière), dont l’abbé Besançon. On ne peut pas dire que toutes les personnes présentes soient emballées par le projet mais sont enclins, tout de même, à donner leur accord !
Il appartint à l’abbé Besançon, à la demande de l’archevêque Mgr Dubourg, de signer la commande au nom de la SCI de Notre-Dame du Haut en septembre. Il démissionna peu après et ce fut l’abbé Arthur Bourdin qui prit le relais.
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Carte photo Mgr Maurice-Louis Dubourg (coll. privée)
Si la majorité des personnes en charge du projet furent en phase avec le choix retenu, il en fut tout autre pour les paroissiens de Ronchamp et des environs, ainsi qu’une certaine presse (Sémailles, La Voix de la Provence…)… certains persifflent "que ce projet futuriste n’est pas une église mais ressemble plus à un bunker !". Enfin des sommités religieuses de Rome vont, elles aussi, tirer à boulets rouges sur le projet.
Le Corbusier, comme tout innovateur, est un incompris par une majorité de personnes n’osant pas quitter le confort rassurant du conservatisme !
Carte postale de la Chapelle au tout début des années 50 (coll. privée)
Cette situation ne favorisa pas la démarche d’Alfred Canet, le trésorier de l’association, pour collecter les fonds nécessaires à la construction de la chapelle.
Le projet évolua légèrement au cours des années avant sa version définitive permettant d’établir les plans définitifs, à la fin de l’année 1953.
Fin de la 1ère partie du 2e chapitre
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Épilogue
Ce premier article du 2e chapitre, nous a fait découvrir la genèse du projet de la construction de la nouvelle chapelle, qui vit s'affronter deux écoles, une traditionnelle et une tournée vers une modernité assumée.
Il fut confié, en final, à l’architecte avant-gardiste Le Corbusier de construire une chapelle qui sut rendre unique.
Lien pour accéder à l'article cité
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JM
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