Quid de cette carte photo de militaires dans une cour dans les environs du Salbert (Belfort) ?
Récemment, j’ai vu une carte photo sur un site de vente qui était libellée ainsi par le vendeur
"CPA Carte photo 90 près BELFORT - Militaria carte expédiée par les officiers d' état-major du secteur du Valbert – 1914"
Cette information approximative a suscité ma propension à redonner sa localisation exacte, comme déjà effectuées pour de nombreuses cartes postales ou cartes photos "anonymes", du moins d’y tenter !
Carte photo à localiser plus précisément (coll. ellefre)
Comme dans ce type de situation, j’ai contacté le vendeur pour qu’il m’autorise à utiliser sa carte photo pour initier un article; après échanges, il m'a donné son accord pour utiliser sa carte photo.
Verso de la carte photo
Le vendeur s’est appuyé sur les informations manuscrites présentes côté correspondance pour rédiger son annonce
"Les officiers d'état-major du secteur du Valbert
à leur cher camarade Courty 1914"
Verso de la carte photo avec le texte manuscrit
Une petite erreur entre le texte manuscrit et l’annonce, il faut lire "Salbert" et non "Valbert" !
Le Fort du Salbert
Mont du massif des Vosges au nord-ouest de Belfort, le Salbert culmine à 651 mètres et il est un poumon de verdure pour la Cité du Lion, ainsi que pour Cravanche, Valdoie…
Il fut équipé d’un fort, le Fort du Salbert construit entre 1874 et 1877, implantation stratégique dans le cadre des fortifications de l’Est de la France, pour défendre la Place forte de Belfort.
Carte photo Belfort L’entrée du Fort en 1914 (coll. BF)
Il est du type polygonal enterré, selon les principes du général Raymond Séré de Rivières, qui reposait sur la défense d’une Place par la constitution de forts dispersés autour de celle-ci, utilisant les lieux stratégiques (collines...), en créant une enceinte de protection.
Général Raymond Séré de Rivières par A. Lafond (doc. Wikipédia)
Il put mettre en application son concept dès 1874, étant nommé directeur du Service du Génie au ministère de la Guerre.
Comme tous les forts et casernes de France, il fut renommé par le ministre de la Guerre, Georges Boulanger, par application du décret du 21 janvier 1887, "Fort Lefebvre" du nom du général de la Révolution François Joseph Lefebvre (1755-1820).
Les Grottes de Cravanche
Dans le cadre de sa construction, un tir de mine, dans la carrière en contrebas pour extraire des pierres nécessaires, fut à l’origine de la découverte, le 2 mars 1876, des Grottes de Cravanche, située sur la commune… de Belfort, au pied de la colline du Mont située, au sud, en vis-à-vis du Salbert.
Carte postale Grotte de Cravanche (coll. JM)
L’occupation de la grotte remonte au néolithique, et fut datée entre 3 000 et 4 000 ans avant Jésus Christ; il existait une nécropole avec une douzaine de squelettes et d’objets, type outils, poteries décorées, bijoux... ces derniers sont conservés au musée du Château de Belfort.
Le Fort de l’Otan
Au début des années 1950, il fut impacté par la transformation du secteur au bénéfice des forces de l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord). Des travaux débutèrent en mai 1953, destinés à installer une station radar qui vit le jour (le terme n’est pas tellement approprié vu qu’elle était profondément enterrée) en 1958 et utilisée jusqu‘en 1959.
Vue aérienne des lieux (doc. BF, complétée JM)
Cette exploitation des plus réduites fut le fait du passage d’une aviation à hélice à des avions à réaction non détectables avec cette installation et le départ voulu, par le général de Gaulle, de l’armée américaine de France.
Cette installation militaire fut nommée Ouvrage G de la D. A. T. (Défense Aérienne du Territoire) ou SMR 60/291 (Station Maître Radar).
L’ancienne salle opérationnelle (photo BF, 2017)
En octobre 1972, la partie supérieure fut acquise par la municipalité belfortaine pour l’aménager en lieu de promenade et de pique-nique, après que le Génie de l’armée eut récupéré le matériel, tout comme les infrastructures extérieures furent démontées.
Panneau descriptif sur le site (photo BF, 2019)
Au milieu des années 1990, l’association "Les aventuriers de l'histoire" avec l’aval de la ville se chargea de sauvegarder la partie souterraine (-80 mètres) et de valoriser l’ouvrage pendant quelques années.
En 2016, une autre association pris le relais, "Atomes" avec la volonté de remettre en partie, en ordre le Fort de l’Otan pour le rendre accessible, aménagé en style musée, comme il l’était en 1958, et de proposer des visites guidées.
Fresque présente sur le site (photo BF, 2017)
Depuis 2020, deux avions à réaction, un Fouga Magister et un Mirage III E réformés sont présents dans le Fort; ils furent démontés sur l’ancienne base de Châteaudun, transportés et ré assemblés dans une salle souterraine.
Le visuel de la carte photo
Revenons sur l’objet de cet article, mais un petit vol stationnaire sur le Salbert, me semblait intéressant à effectuer, pour parachuter quelques informations !
Carte photo à localiser (coll. ellefre)
Sur ce cliché, on voit des militaires dans une cour et dans les escaliers d’un commerce ! On peut lire la fin d’une enseigne, "ERCERIE" et un prénom "EUGENE".
Était-ce une "Mercerie" ? Quel est le patronyme de cet Eugène ?
Honnêtement, je n’avais aucune idée sur ce lieu ! Dans ces cas-là, je fais appel à mon ami Bernard qui me répondit que cet immeuble est situé à Cravanche, rue des Commandos d’Afrique, plus précisément au numéro 9 actuel.
Comme toujours, je peux compter sur ses connaissances terrifortaines; il possède un radar très efficace !
L’immeuble actuel (photo JM, 2023)
L’accès à l’immeuble par l’escalier central est devenu latéral et il héberge une partie de l’école et la médiathèque.
Il me fournit des informations complémentaires via la consultation de son annuaire de 1922-1923. À cette période, apparemment, le commerce était tenu par un dénommé "Pangon" car il est présent pour les activités d’aubergiste et d’épicier-mercier. Par contre, il n’y a pas les prénoms des personnes citées !
Extrait de l’annuaire 1922-1923 (doc. BF)
Un autre nom est présent dans ces deux activités commerciales, un dénommé "Legrain" mais il est annoté "économat" comme épicier-mercier.
Cette affirmation est confirmée par l’existence d’une carte postale de ce commerce aux multiples activités !
Carte postale Cravanche Épicerie, Mercerie et Brasserie Pangon
(coll. BF)
Donc l’hypothèse "Mercerie" était incomplète, mais judicieuse.
Mais entre 1914 et 1922-1923, un évènement a pu modifier le propriétaire des lieux, la Première Guerre Mondiale ou autre.
Une consultation du recensement de 1911 peut confirmer ou infirmer que c’était déjà le sieur "Pangon" qui tenait ce commerce !
Par contre, il faut trouver le nom de cette rue qui fut rebaptisée "Rue des Commandos d’Afrique" après la 2e Guerre Mondiale, en hommage aux Libérateurs de la commune en 1944. Une difficulté que je ne m’attendais pas à rencontrer… même en activant mon réseau pouvant répondre à cette question !
Quel était le nom de cette rue ?
En recherchant, le nom de cette rue, j’ai découvert un article en lien avec cette maison dans la revue municipale Cravanche Infos d’avril 2015 !
Il est dédié à l’ancien maire… Marcel Pangon (1891-1955) qui fut l’édile de la commune de 1929 à 1941 et en 1945. Il était le fils d’Eugène Nicolas Pangon et de Marie Eugénie Peltier qui tenaient une épicerie, la Maison Pangon, construite en 1903.
L’immeuble actuel sans balcon (photo JM, 2023)
Aux activités décrites, il existait au 1er étage, une salle de réception.
Elle fut acquise par la municipalité en octobre 1933 pour permettre l’extension de l’école communale; le préfet l’avait déclarée d’utilité publique le 19 août.
Un premier commerce, une épicerie et un café, fut ouvert par Eugène Pangon, ancien carrier, en 1891, après la construction d’une première maison dans cette même rue, au numéro 20. Elle assurait aussi le logement de la famille.
Carte postale Cravanche 1er établissement Pangon, à gauche (coll. BF)
Il fit construire une deuxième maison au numéro 22.
Rebondissement ce jour !
Il existe… un livre sur Cravanche intitulé "Cravanche, une commune, une histoire" de Paul Lugano. Dans cet ouvrage, l’ancien nom de la rue recherché est présent, il s’agissait de la "rue Aristide Briand" !
Livre Cravanche, une commune, une histoire de Paul Lugano (coll. BF)
Le conseil municipal décida le 20 janvier 1945, en mémoire des libérateurs de baptiser une partie de la rue Aristide Briand entre le carrefour avec la rue du Salbert et la limite de la commune avec Belfort, "rue des Commandos d’Afrique".
De même, la rue du Salbert est baptisée "rue des Commandos d’Afrique prolongée"; elle redevint rue du Salbert le 8 février 1956 pour éviter les confusions.
La commune de la Cravanche
Quelques mots sur ce village.
Carte postale passe-partout Cravanche Souvenirs (coll. privée)
La commune de Cravanche est située au nord-ouest de Belfort, en limite du département de la Haute-Saône, avec la commune de Châlonvillars. Une partie dense de son urbanisation est incrustée à l’ouest entre la colline du Mont (481 m) et celle du Salbert (651 m). Elle est limitée à l’est, au sud et au nord par la commune de Belfort.
Carte géographique de l’implantation de Cravanche (entouré en bleu)
NA : Une particularité à signaler, Belfort forme une enclave au nord entre les communes de Cravanche et Valdoie.
Plan montrant l’enclave de Belfort, séparant Cravanche et Valdoie
Les grottes de Cravanche sont donc situées sur le massif jurassien du Mont, sur une faille formée entre ce dernier et le massif vosgiens du Salbert.
Le bâtiment à gauche de celui localisé, fut à l’origine la mairie-école du bourg.
Carte postale Cravanche Mairie-École (coll. privée)
Cette construction fut réalisée par l’architecte belfortain Charles Schmutz (1881-1976); né à Saint-Etienne, diplômé de l’École des Arts 1908, il s’installa à Belfort, l’année suivante.
Carte postale Cravanche Mairie-École (coll. privée)
Cette carte postale fait partie de la Collection Prestige éditée par les Collectionneurs & Cartophiles du Territoire de Belfort, avec une carte par village du Territoire de Belfort, projet unique en France. 110 cartes postales réalisées par le peintre franc-comtois Christian Odile.
Aujourd’hui, elle accueille toujours les élèves pour le compte de l’école primaire Jean de la Fontaine, complétée d’un autre bâtiment implanté derrière les deux anciens immeubles.
La mairie-école devenue École (photo JM, 2023)
La maison commune déménage en décembre 1979, en face du Centre Benoit Frachon, au 2 rue Pierre et Marie Curie, dans l’ancienne Maison des Pères Missionnaires, inaugurée le 1er août 1936.
Carte postale Cravanche Maison des Missionnaires (coll. BF)
Cravanche fut la première commune libérée du Territoire de Belfort, le 20 novembre 1944, par les Commandos d’Afrique venus de Châlonvillars dans la nuit, après avoir enlevé le Fort sans résistance car il était évacué les allemands.
Un monument fut érigé en 1991, à la mémoire des libérateurs, il fut inauguré le 16 novembre.
Le monument à la mémoire des Commandos d’Afrique (photo JM, 2023)
Sur le côté droit est portée l’inscription
"En hommage aux commandos d’Afrique Combattants de la 1ère Armée Française qui libérèrent CRAVANCHE le 20 novembre 1944"
Sur le côté gauche, l’écusson du régiment.
Le blason du régiment présent sur le monument (photo JM, 2023)
La croissance démographique de la commune est liée à l’activité du développement du bassin industriel de Belfort, après la guerre franco-prussienne de 1870-1871, où le patronat alsacien implanta des usines en France, pour conserver sa clientèle. Elle plafonne à un peu moins de 2000 habitants.
Épilogue
Un petit article sur une carte photo demandant à être localisée plus précisément, ici à Cravanche, à quelques kilomètres à vol d’oiseau du Salbert; malgré que deux soient en cage !
Avec au passage, quelques informations sur le site du Salbert et de la commune de Cravanche.
Ainsi, une nouvelle carte photo identifiée qui va rejoindre la catégorie (ou rubrique) "Carte postale localisée du 90"; voir lien ci-dessous pour y accéder.
JM
Mes remerciements au propriétaire (ellefre) de cette carte photo qui m'a autorisé à utiliser sa carte photo.
Lien pour accéder à l’article cité
Catégorie "Carte postale localisée hors du 90" : Cliquer ici
Références : Bulletin de la Société Belfortaine d’Émulation et Livre Cravanche, une commune, une histoire (doc. BF), L’Architectures belfortaines de le Belle Époque 1890-1914, Journal L’Est Républicain et Livre Le patrimoine des communes du Territoire de Belfort (doc. JM), Site de la mairie de Cravanche et Wikipédia
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